ACCUEIL | LE NORD ET UN PEU DE BELGIQUE | LA RENTREE AU PAYS NOIR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'article ci-dessous a été publié en 1954, à l'occasion de la rentrée des classes, dans l'hebdomadaire "Fremmes Françaises", hebdomadaire de l’Union des Femmes Françaises.

 

Benoit, le mineur nous parlait de son ch’tiot. "Alors, je lui ai dit : si tu recommences, tu auras une punition dont tu te souviendras." Il disait cela le front barré de rides, les yeux si durs que j’imaginais quelque chose de terrible, quand il enchaîna avec un bon rire, : "Il faudra que j’apprenne à faire un bonnet d’âne !". Il parait que le ch’tiot Benoit est devenu plus obéissant. Les mineurs adorent leurs enfants. C’est pour eux, pour les élever dignement, qu’ils descendent chaque jour dans les entrailles de la terre, accomplissent un dur travail, à l’origine réservé aux bagnards. Un travail dangereux qu’ils font avec amour et conscience.

 

 

 

 

TERRE DE FRANCE OU MEURENT LE PLUS DE BEBES

 

Saviez-vous que cette région si riche a le triste privilège d’avoir le taux le plus élevé de mortalité infantile ? Le "Bulletin régional des statistiques" du premier trimestre 1954 en témoigne dans toute l’horreur des termes administratifs : "

— Les taux bruts de décès de moins d’un an pour 1.000 naissances vivantes se montent à 60 pour le Pas-de-Calais, à 52 pour le Nord.

— Les proportions de décédés de moins d’un an pour 1.000 naissances vivantes ramenées au domicile de la mère pendant la période 1949-1953, sont de 93,7 pour Liévin, de 86,5 pour Lens.

"DECES DE MOINS D’UN AN, NAISSANCES VIVANTES RAMENEES AU DOMICILE DE LA MERE", disent les statistiques. Mais ensuite ?

 

 

La cité Désiré-Lemaire. Au fond, le terril et le chevalet du puits n° 4.

 

 

DES TAUDIS QUI N'EN ONT PAS L'AIR...

 

Ensuite, il y a les logements surpeuplés. Les taudis qui n’en ont pas l’air grâce à la propreté, à la minutie, au courage des femmes de mineurs. La moindre petite fenêtre, même délabrée, est garnie de coquets rideaux blancs. C’est propre et gai. Mais il ne rentre pas plus d’air pour cela.

Et quel air !

A Lens, au puits 4, un nouveau terril a été édifié voici deux ou trois ans aux pieds des corons. La population respire continuellement les gaz que dégage le terril. A la cité Désiré Lemaire, à un kilomètre du terril, Jacqueline m’a dit : "Une nuit, cela sentait si mauvais que je me suis levée, pensant que nous avions laissé les robinets du gaz ouverts."

Quand il y a du vent, toute la poussière et les gaz sont rabattus sur les corons environnants.

A Calonne-Ricouart, des petits enfants présentaient un début de silicose. Marchant & peine, ils sont frappés comme leurs pères mineurs qui respirent la poussière du charbon au fond des puits.

Et comment nourrir décemment une famille quand le mineur à l’abattage — de la catégorie "bien payée", qui représente moins d’un quart des ouvriers du fond — gagne 1.235 francs par jour? Sans compter les jours de chômage organisés par les houillères (en moyenne deux par quinzaine).

Aussi, le "briquet" qu’emporte le mineur pour son déjeuner est souvent bien maigre, et la viande, le vin et les fruits ne sont pas tous les jours sur la table familiale.

 

 

Avant la rentrée, une dernière partie de billes dans un coron de Bruay

 

 

A LENS, PAS UNE ECOLE N'A SA CANTINE

 

Au pays noir, les enfants ont les joues pâles. Plus qu'ailleurs peut-être, il faudrait là de belles classes claires, aérées, des cantines scolaires.

A Lens, pas une école n’a sa cantine. Pour se rendre dans des classes surchargées, les petites jambes des enfants sous-alimentés doivent couvrir de nombreux kilomètres.

La cité Désiré-Lemaire compte 279 enfants de 2 à 14 ans. Les petits de la maternelle comme les "grands" doivent faire 7 à 8 kilomètres par jour pour aller à l’école.

DEPUIS 1947, LE COMITE DE L’UNION DES FEMMES FRANÇAISES, SOUTENU PAR LA POPULATION DE LA CITE, MENE UNE ACTION QUI VIENT D’ETRE COURONNEE DE SUCCES : L’ECOLE EST ACCORDEE. DEBUT DECEMBRE, LES ENFANTS ENTRERONT DANS UN BARAQUEMENT DE QUATRE CLASSES.

Mais tous ces écoliers, il faut les chausser les vêtir ! Vous imaginez quels problèmes pose la rentrée avec les salaires des mineurs, quand la majorité des licenciés des grèves de 1948 n’ont pas été réembauchés par les houillères, quand — appliquant le plan Schuman — le gouvernement fait fermer les puits, déporte les mineurs !

Comment acheter tabliers et manteaux ? Comment remplacer les souliers et les tricots usés par le dernier hiver et par ce triste été qui a consommé plus de lainages que de blouses de coton ?

 

MAIS L'ACTION DES MAMANS A GAGNE L'ECOLE ET LA "PRIME DU TABLIER"...

 

Luttant aux côtés de leurs maris contre la fermeture des puits et les "mutations", les femmes de mineurs mènent aussi la campagne pour la prime de 5.000 francs pour tous les enfants d’âge scolaire — y compris pour les maternelles.

Cette campagne a d’autant plus de succès que, grâce à l’action de l’Union des Femmes Françaises et du syndicat des mineurs, une première victoire a été remportée : DEPUIS DEUX ANS, DE NOMBREUSES MERES DE FAMILLE DU PAS-DE-CALAIS TOUCHENT UNE PRIME DITE "DU TABLIER".

Ainsi, autour de leurs enfants, premières et innocentes victimes de la misère, les femmes de mineurs s’unissent. Elles agissent dans une large union pour connaître plus de sécurité et de mieux- être, pour que leurs enfants puissent reprendre gaiement le chemin de l’école en contant, comme le ch’tiot Daden l’a fait pour moi, les bonnes histoires de Cafougnette :

"Un coup, y avos Cafougnette, qui s’ein allô à Paris..."

 

_______________________________________________

 

 

 

 

De partout s’élèvent des protestations contre la fermeture de la Clarence qui entraînerait celle des puits de Bruay et d’Auehel. Sur notre photo, les militantes de l’U.F.F. de Bruay passent dans les forons pour faire signer les femmes des mineurs contre la fermeture des puits et la "mutation" des mineurs. Elles demandent aussi que puissent être embauchés les jeunes gens sans travail. Au 5 de Nœux-les-Mines, les femmes des mineurs "mutés" au 7 de Béthune ont obtenu Un autocar qui assure chaque jour le transport des mineurs déplacés.

 

_______________________________________________

 

 

 

 

 

 

 

 

  ACCUEIL | LE NORD ET UN PEU DE BELGIQUE | LA RENTREE AU PAYS NOIR

 

 

bachybouzouk.free.fr