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D’où vient ce surnom de la Déesse ? Bien malin qui pourrait le préciser. En se reportant à l’année 1792 que commémore la colonne, il faut se souvenir que dans l’enthousiasme de la Révolution naissante, les Français avaient adopté les noms, les attitudes et les costumes de l’antique République des Romains. Il n’est donc pas surprenant que le sculpteur, voulant représenter la ville de Lille, l’ait campée sous l’aspect d’une femme antique à peine modernisée par l’adjonction d’une couronne crénelée et du boute-feu qu’elle tient en main. Il n’en fallait pas plus pour que le bon sens populaire la promût déesse.
Cette colonne a été élevée en souvenir de la levée du siège de Lille par les Autrichiens commandés par le prince Albert de Saxe, le 8 octobre 1792. La garnison de la ville était sous les ordres du maréchal de camp Ruault et le corps des canonniers était dans les mains du capitaine Charles Ovigneur.
C’est au peintre David qu’est due l’idée première de l’érection sur une place de Lille d’un monument commémoratif du siège. Il adressa le 9 novembre 1792 une motion à la Convention nationale où on lit entre autres : "Je vous propose. Messieurs, d’élever dans cette ville un grand monument, soit une pyramide, soit un obélisque".
Et il adressait copie de cette motion à la municipalité de Lille avec une lettre qui la commentait : " En connaissant vos désirs, il sera facile de réunir le souvenir de la gloire que vous vous êtes acquise, avec l’utilité de l’agrément public. S’il se trouve quelques artistes dans votre ville, j’engage ces confrères de me communiquer leurs idées, il sera glorieux pour ces braves citoyens artistes de concourir à l’érection de ce monument".
Cette proposition ne paraît pas avoir recueilli l’adhésion des pouvoirs publics, car on n’entend plus parler de ce monument commémoratif avant 1842. Le 8 octobre 1842, jour du cinquantième anniversaire de la levée du siège, fut posée la première pierre de la colonne absidionale de la Grand-place.
L’arrêté municipal du 20 août 1842 réglementant l’organisation des fêtes en cette occasion spécifie notamment :
... Article 6. — A 1 h., les autorités se rendront sur la place de la Mairie, où la construction provisoire représentant le monument sera découverte.
Article 7. — Le maire posera la première pierre du monument.
Article 8. — La garde nationale et les troupes défileront devant le monument.
Article 9. — La Société royale des Sciences... décernera une médaille d’or à l’auteur de la meilleure pièce de vers sur la défense de Lille.
Signé : Bigo, maire.
Trois ans plus tard, le 8 octobre 1845, eut lieu l’inauguration de la colonne, telle qu’elle existe aujourd’hui, érigée sur les plans de l’architecte Benvignat et surmontée de la statue en bronze du sculpteur Bra qui, dans l’esprit de l’artiste, symbolisait Lille républicaine. La statue reproduit les traits de l’épouse du maire Bigo-Danel qui posa devant le sculpteur. Quant à la pièce de vers que la Société des Sciences récompensa, elle était d’Alphonse Bianchi et son style emphatique est bien caractéristique de l’époque.
"Jubilé glorieux, auguste anniversaire,
... Des bataillons nombreux ont envahi la plaine,
Trois fois a retenti la trompette germaine
Et ses sons méprisés n’ont plus trouvé d’échos.
... Le fer qu’ils ont rougi vient tout réduire en poudre,
Les bombes, les obus vomissent le trépas.
... Mes frères, honorons de ce jour notre histoire :
Il est pour les tyrans un jour expiatoire", etc...
Les mânes d’André Chénier ont dû frémir devant de telles platitudes. En 1892, lors du centenaire de la levée du siège, le 8 octobre, le Président de la République, Sadi Carnot, petit-fils de Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire, vint à Lille présider les fêtes au cours desquelles se déroula le cortège des "Fastes de Lille" et, sur la Grand-place, au pied de la colonne absidionale, décora de la croix de la Légion d’honneur Emile Ovigneur, le petit-fils du capitaine Charles Ovigneur. La malice populaire dit que le président Carnot, en donnant l’accolade à Ovigneur, lui aurait glissé ces paroles à l’oreille : "Il est bien heureux, n’est-ce pas, que nous ayons eu des grands-pères".
Enfin en 1900. le gouvernement, après cent huit ans de réflexion, dans un accès d’enthousiasme à retardement, décerna la Légion d’honneur à la Ville de Lille pour la défense de 1792. L’ode de Bianchi que la Société des Sciences avait couronnée en 1842 se terminait par ces mots :
"Si l’ennemi vaincu compte sur nos alarmes, S’il croit que nous avons brisé nos vieilles armes, Qu’il vienne encor, nous l’attendons".
Il revint en effet, en octobre 1914, mettre pour la dixième fois le siège devant Lille, mais, à force de l’avoir attendu, ceux de 1842 n’étaient plus là et c’est le 5' Régiment territorial d’infanterie qui le reçut.
Quand l’ennemi pénétra cette fois dans la place, son premier soin fut d’enlever les quatre obusiers autrichiens qui reposaient, entourés de chaînes, sur le soubassement de la colonne, et celle-ci demeure aujourd’hui dépouillée de ses obusiers. Il est regrettable qu’on ne les ait pas encore remplacés, car les quatre petites plates-formes du soubassement n’ont plus depuis lors aucune signification.
Ces obusiers d’ailleurs ne provenaient pas en réalité du siège de 1792, mais étaient des moulages en fonte d’une pièce authentique, dont le remplacement dans ces conditions serait une dépense peu importante et compléterait l’architecture du monument en lui restituant sa silhouette primitive.
La statue de la Déesse a par bonheur échappé aux enlèvements. Le socle s’orne aujourd’hui de la croix de guerre qui fut décernée à la Ville de Lille pour les souffrances endurées pendant les années d’occupation ennemie de 1914 à 1918.
publié en 1954
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