ACCUEIL | L'HISTOIRE | ORADOUR SUR GLANE (10 JUIN 1944)

 

 

 

 

 

 

 

 

Le massacre d’Oradour-sur-Glane a eu lieu le 10 juin 1944 et a fait 642 victimes. Ce village de la Haute-Vienne a également été détruit par les troupes allemandes.

 

 

 

 

le général de Gaulle à Oradour-sur-Glane (5 mars 1945)

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article publié le 10 juin 1984 :

 

Oradour-sur-Glâne, petit village de la Haute-Vienne à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges, marquera dimanche le 40ème anniversaire de l'un des plus tragiques massacres de la Seconde Guerre mondiale. Le 10 juin 1944, quatre jours après le débarquement allié en Normandie, les Waffen SS de la division "Das Reich" massacrèrent dans ce village 642 hommes, femmes et enfants. La division, harcelée par les maquisards de la région, était en route vers la Normandie. Après le refus du maire de désigner des otages, la population fut d'abord rassemblée, hommes d'un côté, femmes et enfants de l'autre. Les hommes furent fusillés. Les femmes et les enfants furent rassemblés dans l'église à laquelle les Allemands mirent le feu: la quasi-totalité des villageois moururent.

Les cérémonies qui seront organisées dimanche "rendront hommage à tous ceux qui, à Oradour-sur-Glâne comme dans d'autres communes françaises, ont péri dans de semblables tragédies", a précisé le ministère des anciens combattants.

 

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ORADOUR

 

Oradour n’a plus de femmes

Oradour n’a plus un homme

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus de pierres

Oradour n’a plus d’église

Oradour n’a plus d’enfants

 

Plus de fumée plus de rires

Plus de toits plus de greniers

Plus de meules plus d’amour

Plus de vin plus de chansons.

 

Oradour, j’ai peur d’entendre

Oradour, je n’ose pas

Approcher de tes blessures

De ton sang de tes ruines,

Je ne peux je ne peux pas

Voir ni entendre ton nom

 

Oradour je crie et hurle

Chaque fois qu’un cœur éclate

Sous les coups des assassins

Une tête épouvantée

Deux yeux larges deux yeux rouges

Deux yeux graves deux yeux grands

Comme la nuit la folie

Deux yeux de petit enfant :

Ils ne me quitteront pas

Oradour je n’ose plus

Lire ou prononcer ton nom.

 

Oradour honte des hommes

Oradour honte étemelle

Nos cœurs ne s’apaiseront

Que par la pire vengeance

Haine et honte pour toujours.

 

Oradour n’a plus de forme

Oradour, femmes ni hommes

Oradour n’a plus d’enfants

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus d’église

Plus de fumées plus de fiUes

Plus de soirs ni de matins

Plus de pleurs ni de chansons.

 

Oradour n'est plus qu'un cri

Et c'est bien la pire offense

Au village qui vivait

Et c'est bien la pire honte

Que de n'être plus qu'un cri,

Nom de la haine des hommes

Nom de la honte des hommes

Le nom de notre vengeance

Qu'à travers toutes nos terres

On écoute en frissonnant,

Une bouche sans personne,

Qui hurle pour tous les temps.

 

Jean Tardieu

 

 

 

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ORAROOR-SUR-GLANE PAR LINETTE BARY

 

La salle à manger de l'hôtel du Grand Cerf est pleine, le petit hôtel n’a jamais connu une telle affluence, car malgré son titre le premier et unique hôtel d'Oradour n'a que vingt chambres ce qui ne l’empêche pas d’avoir trente-deux pensionnaires, trente-deux pensionnaires dont quinze enfants qui s’empilent dans les vastes chambres où on trouve encore la cuvette et le pot à eau à fleurs bien installés sur une jolie toile cirée. C’est aussi sur une jolie toile cirée à carreaux jaune, vert et rose que Madeleine Warrot, ses trois enfants et sa nièce sont installés. Admis, depuis un mois parmi les heureux privilégiés pensionnaires au Grand Cerf, ils apprécient à sa juste voleur cette faveur, ressentant parfois une sorte de gêne en pensant aux souffrances que d’autres endurent pendant qu’eux vivent ainsi dans une telle paix, voyant chaque jour apparaître sur leur table des mets succulents depuis longtemps inconnus à Paris. Aussi Madeleine se réjouissait-elle d’avcir décidé sa sœur à venir passer quelque jours parmi eux. Elle avait réussi à lui trouver une chambre dans le pays, et elle imaginait la joie de sa sœur devant le visage bronzé de sa fille.

— Ne mange pas si vite, Stéphane, le dessert n’arrivera pas plus vite parce que tù auras avalé ton beefsteack d’un coup.

— Faut pas rater le train, y en a pas d’autre après

— Nous ne le raterons pas, mange convenablement.

— Vous allez à Limoges aujourd'hui, Madame Warrot ?

— Oui, nous allons chercher ma sœur.

— Ch ! regardez les Allemands ! A l’appel du petit, tous les regards se portèrent sur la petite place, où effectivement un groupe d’Allemands. officier en tête, vient de déboucher. Ils se dirigent vers la Mairie qui fait face au Grand Cerf. Là, il y a un aboiement rauque, les hommes s’immobilisent, tandis que l'officier escalade les marches de l'hôtel de ville miniature. — Et bien, s’ils pensent trouver quelqu’un à cette heure-ci, iGnce une voix. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien vouloir ? Déjà, l'officier redégringole vers ses hommes, nouvel çbciemcnt, le petite troupe s'ébranle et disparaît dans la direction du marché. Les enfants, quittant leurs chaises, allaient les suivre. Mais les objurgations de leurs parents les ramenèrent à leurs places.

— Vculez-vous rester ici. En voilà une façon de quitter la table. On dirait que vous n'avez jamais vu d'Allemands.

— Qu’est-ce qu’ils viennent faire ? On n’en voit jamais ici !

— Et bien, aujourd'hui, on en voit. Ce n’est pas une raison pour ne pas finir de déjeuner, surtout qu'il me semble que nous avons un bon dessert. N’est-ce pas Marthe ?

— Cela dépend des goûts, monsieur Damien. Et la servante sourit diplomatiquement.

— Qu’est-ce que c'est, Marthe ? Qu'est-ce que c’est ? supplient tous les jeunes pensionnaires.

— Je ne peux pas vous le dire, si jamais c'était ça que les Boches viennent réquisitionner. Dans le rire des enfants, elle sort emportant les assiettes et son secret. D’une table à l’autre, chacun donne son avis sur ce que doit-être ce fameux dessert : une crème au chocolat ? Une tarte aux cerises ? Un saint-Hcnoré ?

— Ah ! un hurlement accueille l’entrée de Marlhe qui porte, aussi haut que possible, une immense jarre blanche.

— Plus bas, Marthe, plus bas, clament les petites voix. Quand Marthe pose le plat afin de servir la première table, c’est un long cri joyeux. Des fraises à la crème ! Et chacun surveille la jarre d’un œil inquiet : pourvu que les premiers ne prennent pas tout et qu'il y on ait assez pour eux. Un roulement de tambour vient les sortir de leur inquiétude. Sur la place, le tambour de ville est là, escorté de l’officier allemand et de M. le Curé. Déjà, des gens sortent des maisons. D’autres sont aux fenêtres. Oubliant les fraises, tous les pensionnaires du Grand Cerf se pressent sur la porte et écoutent ce roulement de tombour qui ne cesse pas, tandis que, par les petites rues du village, des hommes, des femmes, des gosses accourent, curieux et pressés de savoir ce qui leur vaut cette visite. Pour un peu, on crierait au père Thomas : "Arrête ta musique, on est tous là". Mais le boche est là qui, lui aussi, semble attendre quelque chose, et chacun se tait, tandis que le tambour roule, que ceux qui sont aux fenêtres descendent et que, d’instinct, chacun chuchote, comme s'ils avaient peur de couvrir par leur voix celle du tambour.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce qui se passe ? Les enfants eux-mêmes se sont tus. Serrés contre leurs parents, ils ouvrent de grands yeux étonnés. Et toujours, le tambour roule, roule sans arrêt. Tandis que M. le Curé et l'officier allemend semblent l’un et l’autre également pétrifiés. Et chacun sent son angoisse s’augmenter de la stupeur des nouveaux arrivants.

Enfin, des quatre petites rues, par où déjà, depuis un moment, personne n'arrive, débouchent quatre groupes de soldats allemands. Alors, l’officier fait un geste et le tambour cesse. L’arrêt de ce roulement cause à tous un immense soulagement. Subitement, le cauchemar est terminé. A nouveau, il fait beau, l’heure est douce et, dès que l’on saura de quoi il s’agit, on retournera finir le déjeuner interrompu. La voix de l’officier s’élève, nette et sans accent.

— Que tous les hommes se rangent à gauche, les femmes et les enfants à droite. La stupeur des auditeurs est telle que personne ne bouge.

— Allons vite, j’ai dit les hommes à gauche, les femmes et les enfants à droite. Pour appuyer cet ordre, les soldats qui entourent la place braquent leur fusil mitrailleur sur la foule. Cet ordre-là, quelques hommes l'ont compris qui, déjà, silencieusement, se rangent à gauche autour de la fontaine. Et, lentement, avec des remous produits çà et là par une femme, un enfant, s’accrochant à son mari ou à son père, les autres suivent. Tout cela dans un silence à peu près complet. Quand il n’y a plus sur la place que deux troupeaux distincts, à nouveau la voix de l’officier s’élève : "Monsieur le Curé, voulez-vous conduire ces femmes et ces enfants dans votre église". Avant que le prêtre ait bougé, le groupe est déjà encadré par des soldats. M. le Curé prend la tête de la petite troupe et, par les rues désertes, tous s'acheminent vers l’église.

Madeleine a pris dans ses bras le petit Stéphane, Monique suit, tenant ses cousins par la main.

— Pourquoi qu’ils nous emmènent, maman ? Qu'est- ce qu’ils vont nous faire ?

— Mais rien, mon chéri, on ne va rien nous faire à nous. Et Madeleine n'ose regarder ses voisines. Celles qui ont laissé un mari sur la place.

Enfin, ils atteignent l'église. Le prêtre faisait entrer la tête de la colonne, quand, par la rue de la Gare, arrive un groupe d’enfants conduits par les instituteurs et, eux aussi, escortés de soldats. Ce sont les enfants des hameaux voisins qui viennent à l’école à Oradour. Faute de temps pour rentrer chez eux, ils déjeunent à la cantine. Comme il faut qu’eux aussi trouvent asile dans l’église, M. le Curé permet qu’on entre dans le chœur. Les premiers arrivés se pressent sur l’autel, afin que les deux cents enfants puissent entrer. Les soldats repoussent les portes et la petite église est plongée dans la pénombre. M. le Curé, debout devant la porte, car l’église est trop pleine pour qu’il puisse songer à gagner l’autel, jcint les mains. "Prions, mes enfants", et il entonne le "Notre-Père", bientôt suivi par des voix hésitantes où dominent les notes claires des timbres enfantins. Soudain, brutal et sec, un crépitement éclate, il y a des cris, un immense remous parmi tous ces êtres entassés dans le noir — que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive — la voix du prêtre est maintenant seule à s’élever, et nul ne l’écoute. Tous les cœurs anxieux n’entendent plus que le bruit de fusillade qui se répercute dans le silence — je vous salue, Marie, pleine de grâce — La voix du prêtre semble avoir repris soudain une nouvelle ampleur, c’est tout simplement que la fusillade s’est tue, d'une façon aussi soudaine, aussi inattendue qu'elle avait éclaté dix minutes ou une heure plus tôt, nul ne saurait le dire, pas plus qu’on ne saurait dire si ces sanglots qui fusent çà et là, sont ceux d'un enfant terrorisé, ou ceux d'une femme qui vient de réaliser ce qui s’est passé là-bas. On entend des sanglots, mais pas une parole. Personne parmi ces femmes et ces enfants serrés les uns sur les autres au point de ne plus former qu’une même chair, personne n'ose parler et formuler tout haut ses craintes. Madeleine est coincée contra le maître-autel, le petit Stéphane toujours dans ses bras, les trois autres collés à elle et les six petits bras qui l'enserrent sextuplent son angoisse. On n'entend plus aucun bruit. M. le Curé doit prier tout bas, car on ne l'entend plus. Les sanglots eux-mêmes se sont tus. Et ce silence après cette fusillade paraît d'autant plus menaçant. Pétrifiés, on attend, les nerfs tendus essayant de percevoir ce qui doit se passer au dehors, derrière ces lourds battants que l’on a rabattus sur eux. Enfin, ils entendent un piétinement, comme si on roulait quelque chose sur le parvis. Puis, subitement, la lumière entre par les battants violemment tirés, mais en même temps que la lumière du jour, une lumière rouge et dansante entre, elle aussi. Ceux qui se trouvent à l’entrée, et ceux qui, comme Madeleine, s'écrasent sur l’autel voient des flammes qui s’échappent du toit des maisons environnantes. Ceux-là aperçoivent oussi six soldats qui, fusil-mitrailleur en main, s’encadrent dans la porte de l’église. Ceux qui sont au milieu, ne voyant rien, crient : "Avancez ! Qu’est-ce qui se passe ? Mais sortez donc !". La même pétarade que tout à l’heure éclate à nouveau, mais cette fois lui répondent les hurlements des femmes et des enfants dont quelques-uns s’écroulent, tandis que les autres essaient, en hurlant, de sortir par la sacristie. Mais, là aussi, le même tac-tac les accueille. Les balles écornent les statues, ricochent sur les colonnes, percent les vitraux, comme vous percent le tympan et vous déchirent le cœur, ces appels, ces cris d'enfants qui n'ont plus rien d’humain.

Sur la route déserte dont l’asphalte surchauffé mollissait sous les pas, Mme Lachaume se hâtait, car, dans la direction où devait se trouver le village, derrière ce petit bois qui l'empêchait de voir, de hautes flammes montaient et ces flammes qui tournoyaient dans le ciel, cherchant encore quelque chose à détruire, lui brûlaient le cœur, comme si elles l’eussent touchée. Si elle ne se trompait pas, si les flammes venaient d’Oradour, que devenaient Madeleine et les enfants ? Elle se mit à courir, malgré sa lourde valise qui lui battait les jambes à chaque pas, mais elle n’en sentait ni le poids ni les coups. Enfin, elle atteignit le petit bois, le contourna d'un dernier effort et, au tournant de la route, s’arrêta horrifiée : le village était en feu. Dss soldats allaient et venaient sur la route, alors seulement Mme Lachaume remarqua des camions allemands rangés le long du fossé. Laissant là sa valise, elle se rua vers le camion : "Où sont les habitants ? Où est ma fille ?". Le chauffeur passa la tête, tandis que deux soldats, assis sur le bas-côté de la route s’approchaient. "Vous habitez Oradour ?". "Non, mais ma fille, où est ma fille ?". Voyant à leurs yeux ronds qu'ils ne la comprenaient pas, elle les laissa et courut vers le village. Là, elle trouverait sûrement un paysan, quelqu’un qui put lui dire où l’on avait replié les habitants. Elle courait le long des camions où des soldats fumaient, riaient, indifférents au sinistre. Ils n’eurent pas un regard pour cette femme qui, visiblement hors d'elle, se dirigeait droit vers les flammes. Comme elle dépassait la dernière voiture, Mme Lachaume entendit crier derrière elle, mais elle n'en tint aucun compte. Il y eut un bruit de bottes et, comme elle allait atteindre l’amas fumant qui avait été la première maison du village, un soldat la saisit par le bras, elle se débattit : "Mais laissez-mci, je veux ma fille, où est ma fille? Lachez-moi". Mais l’homme, la tenant toujours, vociférant en allemand, essayait de l’emmener vers les camions, tandis qu’elle se débattait pour s’enfuir vers le village. Enfin, il parvint à la saisir aux épaules et, à coups de genoux dans les reins, la dirigea vers la voiture. Mme Lachaume cessa soudain toute résistance et se laissa emmener. Non à cause des coups, mais parce qu'un officier venait vers eux. Lui devait sans doute parler français. En effet, sans aucun accent, il l’interpella :

— Que venez-vous faire ici. Madame ?

— Où est ma fille ?

— Votre fille habite Oradour ?

— Oui, hôtel du Grand Cerf, avec ma sœur et mes neveux, où sont-ils ?

— Dans le village.

— Dans quel village ?

— Dans celui-ci, et d'un geste gracieux l'officier lui indiqua la grande rue où les maisons formaient une barrière flamboyante.

— Les femmes et les enfants sont dans l’église...

— Dans l’église ! Regardant dans la direction indiquée par l’officier, Mme Lachaume aperçut un peu à gauche un clocher dont le coq étincelait ou milieu des flammes. Alors, elle comprit. La chose incroyable, monstrueuse, inconcevable était vraie. Comme une folle, plantant là l’officier, elle se rua dans le village. Le soldat eut un geste pour l’en empêcher, mais l’officier le retint.

— Voyons, Frantz, soyez humain. Vous n’allez tout de même pas empêcher une mère de rejoindre son enfant.

 

ce texte a été publié en 1944

 

 

 

 

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SUR LES RUINES DE LA MORALE Oradour-sur-Glane

 

 

 

Le 9 Juin 1944, vers 19 heures, Je partis de Paris en camion pour Limoges, via Toury. Ma femme et mes enfants se trouvant à Oradour-sur-Glane, petit bourg situé à une vingtaine de kilomètres de Limoges, j’avais obtenu l’autorisation d'aller les embrasser.

Nous atteignîmes Toury le soir même, après avoir vu sur la route plusieurs voitures immobilisées par le mitraillage d'avions anglo-américains et dont l'une d’elles, un camion, brûlait encore. En raison du danger aérien, Je décidai de repartir le lendemain matin. dès le petit Jour, afin d’atteindre le sud de la Loire le plus tôt possible. Notre voyage se fit sans encombre, jusqu'aux abords d'Argenton-sur-Creuse, où nous avons rencontré, succssivement, détruits au moyen de pétards, un poteau support de lignes haute tension et un chêne abattu en travers de la route. Des personnes qui occupaient un camion, se dirigeant sur Paris et qui disposaient d’une cognée, avaient commencé à débiter l’arbre, en vue de se frayer un passage. Avec l’aide de tous, ce résultat fut obtenu au bout de vingt minutes environ. Nous atteignimes alors Argenton-sur-Creuse, où la plus grande consternation régnait. Les actes de sabotuge que nous avions constatés avaient été commis durant la nuit par des "maquisards", et les autorités allemandes tenant la population d'Argenton pour responsable de la police des routes, aux abords de la ville, venaient, à titre de représailles, de fusiller une douzaine d’hommes. En traversant la ville, nous avons croisé deux hommes portant une civière sur laquelle reposait un cadavre, et d’autres hommes porteurs de civières vides qui se dirigeaient sur le lieu de l’exécution.

Je décidai alors de poursuivre notre route sans plus attendre. A la sortie de la ville, nous avons trouvé, en travers de Ja route nationale, une barricade faite de grosses pierres, dont une partie avait été démolie afin de constituer un passage. Nous n’avons rien constaté d’anormal jusqu'à Rhodes, aux abords de la Souterraine, où un jeune garçon circulant à bicyclette sur la route nationale avait, la veille, été tué sans sommation par un détachement allemand. Celui-ci était venu combattre un détachement de "maquisards" qui avait occupé la Souterraine. Les bruits les plus divers circulaient sur ce qui s’était passé dans cette ville.

A quelques kilomètres de là, nous avons été arrêtés par une unité allemande motorisée qui gardait le croisement des R.N. 20 et 71. Après vérification de nos papiers, nous avons été autorisés à continuer notre route et nous avons atteint Limoges sans autres difficultés. Il était 13 heures. Après avoir rempli notre mission, le chauffeur conduisit la voiture dans un garage, afin de faire réparer une fuite qui s’était produite dans le réservoir d'essence. J’avais fixé à 17 heures, l’heure du départ pour le retour, via Oradour-sur-Glane. En fait, la réparation ayant demandé plus de temps que je le pensais, nous n’avons quitté Limoges qu’un peu après 18 heures.

A 4 km. environ d’Oradour, nous avons croisé, venant de cette bourgade, un camion et une chenillette allemande transportant une cinquantaine d’hommes qui, après nous avoir mis en joue, nous obligèrent à nous arrêter, à faire demi-tour, à descendre. de voiture et à nous ranger debout dans le fossé de la route. Toujours sous la menace d’un homme porteur d’une mitraillette, les Allemands procédèrent à une vérification minutieuse de nos papiers contenus dans le portefeuille du chauffeur et à une perquisition de la voiture. Personnellement, je produisais ma carte d’identité et l’autorisation de transport dont J’étais porteur. Grâce à quelques connaissances d’allemand que je possède, je pus m’entretenir directement avec l’officier commandant le détachement, sans le truchement d’un interprète. Il s’agissait d’un homme grand, svelte et élancé, au teint et aux yeux clairs, au regard presque doux C’était certainement un homme appartenant à une classe sociale au-dessus de la moyenne. Son abord eut pu, en d’autres circonstances, être qualifié sympathique. Etant donné qu’il était debout sur un camion, il me fut impossible de voir ses épaulettes et de connaître son grade, mais il portait le col des officiers et la coupe de sa vareuse était impeccable.

iJ’exposais à cet officier pourquoi j'étais venu à Limoges, et que je rentrais à Paris, via Oradour, où je comptais embrasser ma femme et mes enfants qui s’y trouvaient à l’abri des bombardements anglo-américains. L’officier me demanda alors si J’étais né à Oradour ; sur ma réponse négative, il m’a autorisé à continuer ma route.

Il nous fallut recharger dans la voiture tous les objets et matériel dont elle avait été vidée au cours de la perquisition. De l’endroit où nous séjournions, on ne voyait pas Oradour, mais on apercevait dans sa direction une épaisse colonne de fumée s’élever dans le ciel. Je hâtais mon départ. Au sommet d’une côte, nous avons pu enfin apercevoir le bourg qui n’était plus qu’un immense brasier. Un kilomètre plus loin, et à quelque 300 mètres de l’agglomération, nous avons de nouveau été arrêtés sous la menace d'un fusil-mitrailleur, par un peloton de cinq ou six soldats allemands. Invités à descendre rapidement de voiture et à lever les bras, nous fûmes sommairement fouillés, afin de vérifier que nous ne portions pas d’armes. Je profitai de cette circonstance, pour exposer en allemand, à l’homme de troupe qui s’occupait de moi, que j'avais été autorisé par un officier allemand à venir jusqu’à Oradour. Une estafette cycliste partit alors la direction du village pour prendre les instructions nécessaires au Poste de commandement. Elle revint environ 20 minutes plus tard, disant qu’il convenait d’attendre à l'emplacement oùi nous nous trouvions.

Le train électrique départemental qui, en passant par Oradour, relie Limoges à Saint-Junitn et à Bussières-Poitcvine, arriva sur ces entrefaites. Au bout d’un moment, et après avoir pris à nouveau les instructions du P.C., les voyageurs pour Oradour, et ceux-là seulement, furent Invités à descendre. Les autres voyageurs et le train furent renvoyés à Limoges. Je fus alors invité à me joindre aux voyageurs descendant du train et conduit à travers champs, en contournant le bourg, jusqu'au Poste de commandement. Avant de quitter la voiture, je prescrivis à mes compagnons de voyage de regagner Limoges au cas où je ne serais pas de retour dans un délai assez bref. Il était 20 heures environ.

Au cours de notre trajet à travers champs, nous avons constaté qu’un cordon de troupe en armes cernait complètement le bourg. Arrivés au P.C., nous subimes un nouvel interrogatoire. Nous étions 5 ou 6 hommts et 8 ou 10 femmes. En l’absence du chef du détachement, l’interrogatoiie fut conduit par un sous-officier qui nous indiqua ensuite qu’il convenait d’attendre le commandant.

Durant notre séjour au P.C., les hommes de troupe qui nous gardaient et qui étaient tous des Allemands, n’ont pas cessé de plaisanter avec les femmes et de montrer une gaieté comparable à celle que l’on éprouve après une bonne partie de plaisir. Aucun de ces hommes n’était en état d’ivresse. Vers 22 heures, les soldais allemands changèrent subitement d’attitude, le commandant venait d’arriver au P.C. Il nous fut prescrit, à moi et aux autres hommes, de nous aligner sur un rang le long de la clôture, comme si nous allions être fusillés. Une nouvelle vérification d'identité fut faite. Nous étions tous des hommes qui venaient voir leur famille, et aucun d’entre nous n’était domicilié à Oradour. Est-ce pour cette raison ? Est-ce plutôt parce qu'il était très tard et que l'officier avait hâte de rentrer ? Toujours est-il que nous fûmes invités à nous éloigner rapidement du village Au moment de notre départ, le sous-officier qui avait procédé à la dernière vérification d’identité et qui parlait correctement le français, nous dit : "Vous pouvez dire que vous avez de la chance."

Nous comprimes ces paroles, par la suite, lorsque nous sûmes que toutes les personnes même étrangères au bourg qui s’étaient présentées à Oradour dans l’après-midi, avaient été exécutées.

Parmi les hommes qui étaient avec moi, il s'en trouvait un que je connaissais et qui m’offrit l’hospitalité dans sa petite maison de campagne, dépendant d’un petit hameau appelé Les Bordes et situé à 1.200 mètres d’Oradour. Sa femme nous apprit que les Allemands étaient arrivés vers 14 h., avaient perquisitionné dans la maison et exigé qu’on prépare, pour leur officier, un repas chaud aussi copieux que possible. Elle avait été informée dès le début que les Allemands avaient pour mission de brûler Oradour, un commandant portant beuucoup de décorations ayant été victime d’un attentat, à quelques kilomètres de là. Elle nous apprit également qu’un maçon avait été tué dans le courant de l’après-midi, qu’aucun enfant de l’école n’était rentré au hameau, et que les mères de ces enfants qui, inquiètes, s’étalent dirigées vers le bourg au moment de l’incendie, n’avaient pas non plus reparu.

La nuit s’écoula dans la plus grande consternation.

Le lendemain, dès le petit jour, 5 ou 6 hommes dont j’étais, se dirigèrent vers le bourg, avec l’espoir d’avoir des nouvelles des disparus. Un spectacle indescriptible nous y attendait. La maison qui, la veille au soir, servait encore de P.C., était complètement brûlée. Aux abords, on remarquait de nombreuses douilles de cartouches et un amas de bicyclettes dont la plupart était détériorée. Un peu plus loin, nous sommes entrés dans l’agglomération principale que nous avons traversée dans sa plus grande longueur. Tous les bâtiments y compris l’église, les écoles, là mairie, la poste, l’hôtel que ma famille habitait, n’étaient plus que ruines fumantes. Deux maisons seulement avaient été épargnées : l’une à l’entrée du bourg côté Les Bordes, et l’autre à la sortie du bourg côté La Fauvette.

En tout et pour tout, nous n’avions aperçu que trois cadavres, deux cadavres carbonisés en face d’une boucherie, et un cadavre de femme non carbonisé mais tué d’une balle dans la nuque. Nous avons continué sur la route de La Fauvette Jusqu’à la première ferme sinistrée, dans le but de savoir si l’on avait vu passer des femmes et des enfants. Malheureusement, personne n’avait rien vu. Je pus toutefois interroger un adolescent qui m’a dit s’être sauvé de la maison de ses parents de la façon suivante : lorsque les Allemands sont arrivés à Oradour, ils ont pénétré dans toutes les maisons et ont obligé tous les habitants à sortir immédiatement. Lui-même, pris de peur, était monté jusqu'au grenier où les Allemands n’étaient pas venus le chercher. Plus tard, incommodé par la fumée, il était sorti de sa cachette et avait pu, en se dissimulant derrière les haies, atteindre les fermes où nous venions de le trouver.

Nous sommes alors revenus vers le bourg, avec l’intention de prospecter une nouvelle route, celle qui mène à Saint-Junien, par Meferat et Dieulidou. Mais dès les premières maisons, nous nous sommes heurtés à une patrouille allemande dans laquelle j'ai reconnu quelques soldats de l’unité qui nous avait, la veille, arrêtés à 4 km. d'Oradour. Après une nouvelle vérification des papiers et m’être fait reconnaître, le sous-officier commandant la patrouille nous intima de nous éloigner immédiatement, si nous ne voulions pas qu’il redonne l’ordre de tirer. Il nous avait également demandé d’où nous venions, et j’ai la certitude qu’il nous aurait massacrés, s’il avait su que nous avions déjà traversé le bourg. Nous avons alors regagné Les Bordes, en faisant le tour d'Oradour, par des chemins détournés. A notre arrivée, le bruit courait que les enfants et les femmes avaient été rassemblés à Maferat.

Comme nous nous disposions à partir, nous avons aperçu sur la route, venant d'Oradour, un vieillard de plus de 80 ans. Il avait échappé au massacre en se cachant dans une cabane à lapins. De sa cachette, il avait, la veille, entendu la fusillade tout l’après-midi et assisté à l’incendie. Il nous assura qu’il n’y avait plus d’Allemands dans le bourg. Pour éviter le détour fait le matin, nous décidâmes de traverser à nouveau Oradour. Nous y rencontrâmes plusieurs hommes qui, comme nous, cherchaient des nouvelles des leurs. Ils. nous dirent qu’ils avaient découvert plusieurs charniers, mais surtout pressés de retrouver femmes et enfants, nous prîmes sans plus de retard la route de Maferet. Une nouvelle déception nous attendait.

Consternés, nous sommes alors revenus à Oradour où le nombre des hommes cherchant dans les ruines avait considérablement grossi deuis notre précédent passage. C’est alors que je me dirigeai vers les charniers déjà découverts. Le spectacle était horrifiant. Au milieu d’un amas de décombres, on voyait émerger des ossements humains calcinés, surtout des os de bassin. Dans une dépendance de la propriété du docteur du village, j’ai trouvé le corps calciné d’un enfant, dont il ne restait plus que le tronc et les cuisses. La tête et les jambes avaient d'sparu. Je vis plusieurs charniers : un à côté de l’embranchement dis routes Saint-Junien et de La Fauvette, un autre dans le garage du village, un troisième dans une grange située à côté du café du Chêne Vert. Bien que les ossements fussent aux trois-quarts consumés, le nombre des victimes paraissait très élevé.

Au cours de mes déplacements dans le bourg, j’avais pu constater que les trois cadavres aperçus le matin, au petit jour, avaient disparu et que les deux maisons épargnées avaient été incendiées, très certainement par la patrouille que nous avions rencontrée le matin.

C’est alors que j’appris, il était 17 heures, que l’on venait de découvrir, dans l’église, les cadavres des femmes et des enfants. Il n’est pas de mots pour décrire pareille abomination. Ban que la charpente supérieure de l’église et le clocher soient entièrement brûlés, les voûtes de la nef avalent résisté à l’incendie. La plupart des corps étaient carbonisés, mais certains, quoique sur le point d’être réduits en cendres, avaient conservé figure humaine. Dans la sacristie, deux petits garçons de 12 à 13 ans, so tenaient enlacés, unis dans un dernier sursaut d’horreur. Dans le confessionnal, un garçonnet était assis, la tête penchée en avant. Dans une voiture d’enfant, reposaient les restes d’un bébé de 8 à 10 mois. Je ne pus en supporter davantage, et c’est en marchant comme un homme ivre que je regagnais Les Bordes.

D’autres que moi ont vu cela, ma s ils ne sont pas nombreux, car le lundi matin les Allemands sont revenus pour effacer le plus de traces possibles de leurs œuvres.

Ici s’arrête l’exposé des faits dont j’ai été personnellement le témoin. Mais je ,crois bon d’y ajouter la déclaration d’un rescapé que je n’ai pas vu, mais dont les paroles m’ont été rapportées par une personne digne de foi. Lorsque les Allemands ont pénétré dans Oradour, vers 14 heures, ils ont obligé tous les habitants à sortir de leur demeure et les ont rassemblés sur la place du pays, le champ de foire. Un interprète les a alors avisés qu’un commandant allemand portant beaucoup de décorations avait été tué, à quelques kilomètres d’Oradour, et que les autorités allemandes savaient qu’il existait un dépôt de munitions dans la localité. L’interprète a alors demandé où se trouvait ce dépôt. N’ayant pas obtenu de réponse, la population a alors été avisée que le feu allait être mis aux maisons, afin de faire sauter le dépôt clandestin. Le maire prit alors la parole pour donna’ l’aSsurance que tout le monde ignorait, à Oradour, l’existence d’un dépôt de munitions. Il s’offrit comme otage, afin d’éviter la destruction de l’agglomération. Mais les Allemands décidèrent de mettre leur menace à exécution.

Ils firent alors rentrer un premier groupe d’hommes dans une grange, puis les mitraillèrent. Ensuite, sur les corps tués ou simplement blessés, ils amassèrent du bois, de la paille, du foin et mirent le feu. Ils procédèrent de la même façon pour les autres hommes. Le rescapé dont il s’agit est une personne qui a subi le sort commun, mais au moment du mitraillage, a eu la présence d’esprit de tomber, et qui, par la suite, a attendu que l’incendie soit suffisamment violent, pour sortir de la grange sans être vu des Allemands.

Il ne semble pas que les femmes et les enfants aient subi le même sort, puisqu’on a retrouvé dans l’église des corps que la mort a surpris dans une attitude normale. II s’ensuit que lis femmes et les enfants ont dû, avant de mourir, assister au massacre des hommes.

Il est inimaginable que des cerveaux humains aient pu concevoir une chose pareille.

Le lendemain, j’ai regagné Limoges à pied, par un itinéraire détourné. J‘y ai retrouvé la voiture et mes compagnons de voyage, et je décidai de partir aussitôt pour Paris, par Bellac, Le Blanc. Chastillon, Saint-Aignon, Romorantin, La Ferté-Saint-Aubin, Jargeau, Pithiviers et Etampes, afin d’éviter d’abord La Souterraine et Argenton, et ensuite la région mitraillée d’Orléans-Toury. Ce retour se passa sans incidents sérieux.

Toutefois à Villesalem, entre La Trémouille et Le Blanc,, nous avons dû faire un détour pour éviter un arbre abattu, en travers de la route. Ensuite, nous avons fait étape au Blanc, sur les conseils du lieutenant- colonel commandant le bataillon local du 1er Régiment de France, auquel j’avais dû m’adresser pour obtenir l’autorisation de traverser la ville. Nous atteignîmes Paris, sans autres difficultés.

Depuis, je suis retourné à Oradour. Je n’ai pu y retrouver aucune trace des miens, si ce n’est le témoignage d’une jeune fille rescapée qui m’a donné l’assurance que ma femme et mes enfants étaient tombés aux mains des Allemands. Puisse la justice divine et celle des hommes châtier comme il convient pareil crime et venger tous ceux qui, au nombre de plus de 1 000, périrent victimes de la plus abjecte barbarie.

 

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A peine un an après le massacre, le premier hommage officiel aux victimes est rendu avec la visite du Général de Gaulle, en mars 1945.

 

 

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Le 12 janvier 1953 s'ouvrait à Bordeaux le procès du massacre d'Oradour-sur-Glane

 

Une partie de la salle du Tribunal Militaire de Bordeaux : Au mur, les cartes d'Oradour et de la région environnante.
Au fond, debout, l'adjudant-chef Camin, greffier. Au premier plan, quelques-uns des accusés.

 

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en complément :

 

Le récit de Camille Mayran, d'après des témoignages inédits.

 

 

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  ACCUEIL | L'HISTOIRE | ORADOUR SUR GLANE (10 JUIN 1944)

 

 

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