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article publié en 1952
Cent siècles de douleurs et de superstitions
Le 7 avril 1853, la reine Victoria accoucha de Léopold - Georges-Duncan Albert, son huitième enfant. Les douleurs se prolongeaient et le travail n’avançait pas. L’accoucheur Campbell, voyant son auguste patiente faiblir, réunit promptement le Conseil : "Je vais, dit-il, tenter une chose nouvelle pour atténuer les douleurs de la reine en lui administrant de légères doses de chloroforme, il n’y a aucun danger, mais j’ai besoin de votre accord." L’archevêque de Canterbury leva la main : "Je m’y oppose, dit-il, il est écrit dans la Bible : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse, vous enfanterez dans la douleur. Ce serait violer la loi de Dieu que de supprimer les souffrances." Campbell regarda fermement son contradicteur : "Il est écrit aussi, dit-il, tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. L’archevêque n’insista pas et Campbell retourna auprès de la reine; il lui administra le chloroforme par bouffées, mais seulement au moment des contractions. Depuis cent ans le procédé est toujours employé sous le nom de "chloroforme à la reine", en concurrence avec à peu près tous les procédés d’anesthésie connus ou découverts depuis.
Pour la première fois un anesthésique venait d’être employé en obstétrique. Et cependant la date du 7 avril 1853 forme-t-elle une charnière dans l’histoire des accouchements ?
Les physiologistes assurent que le chloroforme n’agit comme anesthésique qu’à la condition d’être administré de façon continue et à dose massive. Il est donc probable que son action, dans le procédé Campbell, s’exerce principalement sur le moral des femmes. Le célèbre accoucheur anglais Pajot écrit à ce sujet : "C’est une pratiqua aussi inutile qu’inoffensive ; elle n’a rien de sérieux ni de scientifique. Elle pourra prendre place à côté des moyens dilatoires propres à agir sur l’imagination et faire gagner du temps, quand dans un accouchement naturel on n’a pas besoin d'autre chose.
Le chloroforme à la reine, à la mode aujourd’hui, est destiné à supplanter la potion des anciens, les médailles, les neuvaines, les eaux miraculeuses, la plume d’aigle à la cuisse et la graisse de vipère sur le ventre."
Nous laisserons physiologistes et accoucheurs à leurs querelles jusqu’à ce qu’ils aient reconnu ensemble le bien-fondé de nouvelles méthodes et nous nous contenterons de tirer de cette anecdote une double constatation : dès les temps primitifs, et de nos jours encqre, les hommes et les femmes ont considéré les douleurs qui accompagnent généralement l’accouchement comme une malédiction des dieux (ou de Dieu selon les religions) et de tout temps ils ont tenté de les atténuer : c'est l’histoire même du progrès. Il est vraisemblable en effet que les auteurs de la Bible n'eussent pas mis cette menace dans la bouche du Père Eternel si de leur temps les accouchements avaient été rapides et indolores.
Avant d’étudier les moyens mis en œuvre pour rendre les accouchements plus faciles, il est intéressant de rechercher si l'histoire fait mention d’accouchements sans douleur.
L’HISTOIRE A-T-ELLE RETENU DES CAS D’ACCOUCHEMENTS SANS DOULEUR ?
Zeus, père des dieux, souffrait d’un violent mal de tête. Il fit venir Héphaistos, forgeron de son état, et le pria de lui fendre la tête d’un coup de hache. Héphaistos n’avait pas l’âme sensible on peut le croire, mais se refusa tout d’abord, puis, craignant le courroux de Zeus, s'exécuta. Une ravissante jeune fille armée de pied en cap surgit du crâne de Jupiter, qui se trouva du coup soulagé. C’était Athéna. Ainsi eut lieu selon la mythologie grecque l’un des premiers accouchements. La migraine préalable mise à part, on peut dire qu’il fut sans douleur, malgré la violence de l’intervention. Il est vrai que Zeus était dieu, et ses méthodes ne valent pas pour le commun des mortels, ou plutôt des mortelles. Il renouvela son exploit en accouchant de Dionysos, qu’il portait dans sa cuisse : les écrits ni les dessins de l’époque ne laissent penser qu’il en éprouva la moindre douleur.
Toutefois l’histoire des accouchements chez tous les peuples et dans tous les temps cite peu de cas d’accouchements sans douleur. Des peintures de vases grecs, des bas-reliefs égyptiens représentent bien des scènes dans lesquelles les parturientes gardent un visage calme, telle Léto à l’île de Délos, ou la reine Mouth-Em-Ouaa, mais nous pensons qu’il faut y voir plutôt le reflet de la sérénité du peintre ou du sculpteur que celle de la femme. En effet, si une tradition prétend que Léto accoucha sans douleur, d’abord d’Arémis puis, aidée de celle-ci (la vocation de sage-femme se dessinait rapidement en ce temps-là), d’un garçon, il n'en reste pas moins que par la suite Artémis demanda à Zeus le privilège de garder une virginité éternelle, par crainte du mariage : on peut, supposer que le spectacle de la naissance de son frère ne lui avait point donné le goût de suivre la trace de sa mère.
La naissance d'Athéna
L’auteur latin Plaute, dans sa comédie Amphitryon fait accoucher Alcmène sans douleur. Cette thèse est contredite par un récit plus ancien. On sait que Alcmène déjà enceinte d’Iphiclès (par les œuvres d’Amphitryon, son époux) se trouva enceinte d'Hercule (par Zeus — toujours lui — qui avait pris là forme d’Amphitryon et fit durer la nuit trois fois plus longtemps que de coutume pour parfaire son ouvrage). Héra, femme de Zeus, voulut se venger des frasques de son époux sur l’innocente et vertueuse Alcmène. Elle gagna à sa cause Lucine, qui présidait aux naissances, et voici, rapporté par Witkowski, aux nombreux ouvrages de qui nous empruntons le plus grand nombre de ces exemples, comment se passa la scène :
Dès que Lucine entendit les plaintes d’Alcmène, elle s’assit près de l'autel, devant la porte, et sur son genou gauche, croisant sa jambe droite, entrelaça strictement ses doigts, paralysant ses efforts. Puis d’une voix sourde elle murmura des charmes qui suspendirent le travail commencé. Heureusement, une des servantes se douta de quelque chose en voyant cette inconnue toujours immobile à la même place. Pour la décider à partir elle lui dit : "Qui que tu sois, rends grâce aux dieux, Alcmène vient d’accoucher heureusement." Lucine, dans sa surprise, se lève et desserre ses doigts entrelacés. Aussitôt Alcmène est délivrée.
Dans la mythologie chrétienne il est maintenant tenu pour certain que la Vierge accoucha sans douleurs pour une raison péremptoire : les souffrances de l’accouchement sont une conséquence du péché originel, or la Vierge a été conçue sans péché, donc elle a accouché sans douleurs. Toutefois le dogme de l’immaculée Conception n’a été promulgué que très récemment et au moyen âge les controverses publiques en pleine chaire étaient nombreuses sur ce sujet, ainsi que sur d’autres du même genre, tels que la virginité perpétuelle de la mère du Christ, qui fit se battre entre eux, pendant des années, jésuites et dominicains, tout en plongeant les médecins dans des abîmes de perplexité.
Toutefois, dit encore Witkowski, le cas d'un accouchement sans douleurs ne présente en lui-même rien de merveilleux, il n’est pas rare de voir de simples mortelles accoucher dans ces conditions exceptionnelles. Un certain M. Brydone, dans un ouvrage intitulé "Voyage en Sicile et à Malte" publié en 1775, raconte que l’accouchement en Sicile est considéré comme une partie de plaisir. Un nommé Kiilian cite un cas où le travail de l’accouchement eut lieu dans la plus "ineffabile volutta".
Sége-femme se rendant auprès d'une femme en couche (début du XIX° siècle)
MILLE ET UNE FAÇONS DE METTRE UN ENFANT AU MONDE
On le voit cependant, l’histoire a retenu peu de cas où l’accouchement se soit effectué sans douleurs. Elle est par contre faite presque toute entière d’accouchements dits "naturels". L’énumération de différentes méthodes pour obtenir un accouchement facile remplirait un gros volume. Nous n’en citerons que quelques-unes. Les femmes des Hébreux accouchaient à genoux et, aux dires des sages-femmes du temps, très facilement. Léto, déjà citée, et la Vierge, selon une tradition solidement établie par de nombreux Noëls et tableaux du moyen âge (à défaut de documents d’époque), auraient accouché de la même façon. On peut supposer que nombre de méthodes employées par différents peuples, au Nord ou Sud, déclenchent peut-être une délivrance rapide, mais certainement pas les douleurs. Telles les femmes kalmouks, qui accouchaient debout, accrochées au poteau central de la tente et portant sur leurs épaules une "sage-femme" qui provoquait des secousses salutaires. Ainsi dans l’Oungaro, où les femmes, également debout, appuyent leur ventre sur un gros bâton fiché en terre. Ainsi au Sénégal, où les sages- femmes s’asseyaient sur le ventre de leur patiente. Ainsi encore au Wanikas, où la femme étant couchée sur le dos on lui fait tomber d’une certaine hauteur un courant d’eau froide sur l’abdomen, et si cette médecine ne suffisait pas, on lui entourait le ventre d’une sorte de garrot en toile et l’on serrait jusqu’à expulsion.
On n’en finirait pas de citer les différentes méthodes d’accouchements. Baudelocque, le plus célèbre accoucheur de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe (il accoucha celui que l’histoire a nommé Louis XVII et avait été retenu pour la naissance du roi de Rome, mais il mourut un mois après le début de la grossesse de Marie-Louise), écrit dans son ouvrage "Principes sur l’art des accouchements", publié quelques années avant la Révolution : "On peut à la rigueur se dispenser du lit de travail, puisqu’il n’est en usage encore que dans peu de nations et qu’en France même on ne s’en sert pour ainsi dire que dans les villes. Parmi les femmes de la campagne, les unes accouchent debout en se faisant soutenir par un homme assez robuste, les autres étant assises étayant le corps un peu renversé sur le dos de la chaise ou bien étant agenouillées sur un carreau ou coussin et s’appuyant des coudes sur une chaise ordinaire."
La vierge enceinte (Daniel Hallé)
DES MOYENS D’ATTÉNUER LA DOULEUR
La liste est longue des moyens employés par les commères ou même par des sages-femmes ou des médecins pour calmer les douleurs et faciliter l'accouchement. Ces pratiques agissent avant tout sur l'esprit de la parturiente, la tranquillisent et peuvent avoir dans certains cas une efficacité réelle. Il est en effet démontré que les influences morales ont une action notable sur la durée de l’accouchement: l'arrivée d'étrangers, la présence d'une personne détestée suffisent pour retarder ou pour suspendre le travail. Velpeau raconte que Baudelocque, dans son service de la clinique, réussissait parfois à faire disparaître et renaître alternativement les contractions chez une femme en travail suivant qu’il conduisait ses élèves à la salle d’accouchement ou les en éloignait.
Citons une de ces recettes qui gardent, si l’on ose dire, un caractère médical : "les bonnes fames de village, à l’autour de Mompelhier, ont éprouvé que si celle qu’est travailhée d’anfant s’assied sur le cul d’un chauderon, qu’on ha levé présantemant du feu, elle anfante plus aysémant. Nous savons que tel chauderon, auquel naguère l’eau boudait, ha le cul tiède. Or cette tiédeur remolit le cropion et le rand plus facile à céder..."
Peut être est-ce ici le lieu d’indiquer que c’est une opinion courante, que dans les peuplades menant une vie primitive et dans les campagnes, l’accouchement est moins long que dans les villes. L’expérience ne semble pas le confirmer. Tout au plus estime-t-on qu’une femme habituée aux fatigues de la vie sauvage, aux travaux de la vie rustiques. donne moins de manifestations extérieures de la souffrance.
Mais surtout, de tout temps, les femmes enceintes ou en travail ont utilisé des "charmes" ou supplié certaines divinités de leur venir en aide et d’abréger leurs souffrances. Dans le Rig-Véda hindou, qui remonte au moins à 1.500 ans avant notre ère, on lit : "Maître des bois sacrés, sors de ta prison, comme l’enfant sort de la matrice de sa mère." Chez les Grecs Lucine et Artémis, chez les Latins Junon et Diane; en Scandinavie les fées, nymphes toujours vierges, assistaient aux accouchements laborieux. Les Gaulois avaient aussi leur déesse de la maternité.
Les sages-femmes chez les Grecs étaient quelque peu sorcières : leurs enchantements avaient la vertu d’activer ou de ralentir le travail de l’accouchement. Elles faisaient usage de plantes ou de minéraux : dicturne, euphorbe, aétite, pierre d’aimant (celle-ci étant capable d’attirer le fer, n’aurait-elle pas été capable en effet d’attirer le léger corps d’un enfant ?) Elles fixaient la première plume de l’aile droite d’un aigle à la plante du pied droit. Elles oignaient les cuisses de graisse de vipère, ou le ventre de fiel d'anguille, elles faisaient boire (les reines de France suivirent cet usage) de l'andouille de cerf...
LES PATRONNES DES FEMMES "EN MAL D’ENFANT"
La civilisation chrétienne sans abolir toutes ces pratiques parvint à remplacer les invocations aux déesses païennes par des prières aux saints de l’Eglise. Dans le culte catholique, Lucine fut remplacée par sainte Marguerite. Voici ce que la tradition rapporte à son sujet : Marguerite née à Antioche, fut mariée de force au préfet Olibrius, qui était d’une laideur repoussante et dont le nom est passé à la postérité. N’ayant aucun goût pour consommer le mariage, elle repoussa les avances de son époux. Celui-ci dépité lui fit trancher la tête. Avant de mourir Marguerite demanda à Dieu le privilège de protéger les femmes en mal d’enfant.
On comprend mal, à la vérité, pourquoi une femme qui a eu une furieuse antipathie pour le mariage a été choisie comme patronne par les femmes enceintes. Le fait est d’autant plus étonnant qu’il n’est pas isolé : Artémis, Diane (la vierge chasseresse), les fées étaient déjà chargées de présider aux naissances. Faut-il y voir une manifestation de mauvaise humeur (passagère, nous le prouverons dans un instant) des femmes à l’égard de leurs maris, cause de tous leurs maux?
Jusqu’en 1789, la ceinture de sainte Marguerite existait encore à Saint-Germain-des-Prés. Moyennant une certaine somme les bénédictins en ceignaient les femmes enceintes et leur promettaient une heureuse délivrance. Les reliques se trouvaient sur la table lorsque Marie de Médicis accoucha de Louis XIII.
La basilique du Puy-en-Velay possédait, elle, une ceinture de la Vierge qui fut envoyée à Anne d’Autriche pour l’aider à accoucher heureusement de Louis XIV.
En Espagne, dès l’annonce d’une grossesse royale, on réunissait sous un dais la ceinture de la Vierge du Tortose, le bâton de sainte Thérèse d’Avila et une rose de Jéricho. Ces reliques étaient portées dans la chambre de la souveraine au moment de l’accouchement. On ignore si ces talismans étaient d’un grand secours : Gabrielle d’Estrées et Henriette de Balzac d’Entragués, toutes deux maîtresses de Henri IV moururent en couches la même année 1599.
Mais de tels accidents ne devaient pas diminuer le bénéfice que tiraient les communautés religieuses de la possession de telles reliques. Elles se multipliaient à l’infini ainsi que les saints et saintes réputés pour assurer d’heureuses naissances. Un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres passa pendant longtemps pour remplacer la plus habile des sages-femmes. On cite même une invocation à saint André (pourquoi lui?) que faisaient les femmes en mal d’enfant : "O mon bon saint André, faites qu’il ne me fasse pas plus de mal pour sortir qu’il ne m’en fait pour entrer." Il n’y a guère qu’un demi- siècle, on vendait à Conflans-Andrézy des jarretières et des ceintures auxquelles la chasse de sainte Brigitte avait conféré ses pouvoirs.
Enfin, nous donnerons le texte d’un prospectus de 1869 :
On vend chez Henri Briquet à Saint- Dizier ( Haute-Marne ) des cordons de saint Joseph bénis et parfaitement conformes aux dernières décisions de Rome aux prix suivants :
Le mille Les 500 Les 100 Les 30 |
Coton :
50 fr 25 fr 5 fr. 2 fr. 50 | Fil :
90 fr. 47 fr. 10 fr. 5 fr. |
Cette rubrique n’avait pas d’autre but que de montrer, avec quelques concessions à l’humour, quels moyens l’ingéniosité des hommes (et parfois la rapacité de certains) avaient mis en œuvre pour faire de la naissance de l’enfant un événement exempt de mauvais souvenirs.
Mais ce récit ne fait-il pas mieux comprendre quelle étape prodigieuse vient d’être franchie dans ce domaine. Ne vous semble-t-il pas que nous sortons à peine d’un moyen âge qui se prolongeait désespérément et que nous faisons nos premiers pas à la lumière vivifiante du progrès?
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rappel : ce texte a été écrit et publié en 1952
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La naissance de l'Antechrist (gravure de 1475)
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